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Au sujet des années de plomb...
16 juillet 2008
par Jacques Caplat
Réponse à un message mettant en parallèle les FARC et les Brigades Rouges
Bonjour,
La question posée par François H n'est pas "honteuse" ... et il n'est pas si simple d'y répondre.
Un peu comme Cyril, j'ai commencé par une réaction indignée, puis me suis rendu compte :
qu'il n'est pas si facile de définir précisément pourquoi les uns sont "au-delà" de la frontière du compréhensible alors que d'autres sont "en-deça" ;
qu'une réponse rapide est impossible, tant ici le CONTEXTE est fondamental. Or, un contexte ne se dresse pas en deux phrases. Pourtant, prendre en compte le contexte est indispensable si l'on prétend appliquer une pensée écologiste, c'est-à-dire systémique ("penser globalement", comme disait Ellul).
Je vais donc juste faire une réponse partielle, qui pourra être complétée par d'autres (notamment ceux qui ont été contemporains des années de plomb). Outre le contexte très particulier des années de plomb, les points les plus importants me semblent : la dissymétrie de la justice italienne, et la logique (ou non) de "fuite en avant".
1) Les années de plomb en Italie
Dans le cas de Petrella, il est une erreur terrible qui est commise par beaucoup de ceux qui ont moins de 40 ans et par beaucoup de journalistes désinvoltes : celle de transposer dans les années 70 le monde d'aujourd'hui, d'oublier à quel point le monde et la société a profondément changé depuis cette époque. L'Italie des années 70 n'était pas un "état de droit" consensuel où un Berlusconi aurait été un inquiétant magouilleur, c'était un champ de bataille où des types comme Berlusconi passaient presque inaperçus tant l'Etat et la Mafia étaient imbriqués. Durant cette période que l'on appelle les "années de plomb", il existait en Italie un état de guerre civile, entre d'une part un terrorisme d'extrême-droite, extrêmement meurtrier, et d'autre part un terrorisme d'extrême-gauche, meurtrier tout court. Les courants comme les Brigades Rouges répondaient en grande partie aux courants néo-fascistes (et en Italie, le terrorisme fasciste rappelle vite le souvenir des années 20 et de la préparation de la prise du pouvoir par Mussolini) et à la gangrène politico-affairiste qui, là, était clairement une mainmise mafieuse. Ce qu'il est essentiel de comprendre (et que beaucoup ne semblent pas imaginer), c'est que ce climat ne concernait pas que quelques groupes d'activistes, mais bien l'ensemble de la société. Tout le monde avait un avis. Tout le monde était mouillé d'un côté ou de l'autre (ou pré ;tendait être en dehors du débat ... et se comportait un peu comme les collabo durant la résistance, avec lâcheté). Bien rare étaient ceux qui étaient à la fois contre la violence et contre l'Etat mafieux (mais ces rares-là méritent toute notre estime). Or, dans une situation de "guerre civile", par définition chacun se prétend (et souvent se croit sincèrement) LE défenseur de la nation, du peuple, du bon droit, de la justice... Et ce n'est qu'a posteriori que l'on peut dire, bien confortablement installés dans un fauteuil d'historien, qu'il y avait d'un côté les bons et de l'autre les méchants, d'un côté ceux qui incarnaient la liberté et de l'autre ceux qui incarnaient l'oppression - ou de façon plus subtile des gens qui avaient tort des deux côtés. Dans ce cadre, comment juger "à partir des valeurs d'aujourd'hui" des gens qui étaient engagés dans un combat complexe "dans un contexte d'hier" ? Encore une fois, les Etats européens des années 60-70 n'étaient pas ceux d'aujourd'hui (pensez à l'ORTF en France, à l'Etat ultra-autoritaire en Allemagne de l'Ouest des années 70, à Franco en Espagne...).
2) Attentats aveugles ou ciblés ?
Evidemment, cela n'exonère pas les Brigades Rouges de leurs crimes. Mais à leurs yeux, à l'époque, ces "crimes" étaient aussi légitimes que les attentats des résistants français en 1941. Qui, en France, ose critiquer les attentats résistants de 1941 ? Or, les attentats des Brigades Rouges étaient aussi ciblés (et pas plus aveugles) que ceux du début de la résistance française. Ils visaient des hommes d'affaire liés au pouvoir et/ou à la mafia, tout comme les attentats de la résistance visaient des officiers allemands. Dans un cas comme dans l'autre, c'étaient des crimes, oui, car ils touchaient parfois des innocents, des gens qui ne cautionnaient pas le système dans lequel ils étaient pris, etc. Mais ni plus ni moins que la résistance. Et ils croyaient sincèrement être en résistance contre la mafia politique et contre une tentative de destabilisation d'extrême-droite. Attention, ne me faîtes pas dire ce que je n'ai pas dit : personnellement, je ne cautionne pas ces attentats-là. Ni ceux des Brigades Rouges, ni ceux des premiers temps de la résistance française. Je comprends les "maquis" de la résistance, qui assumaient un état de guerre franc et réellement militaire, mais rejette les attentats des premiers mois (je suis plus Georges Guingouin que Colonel Fabien - même si Fabien a ensuite tourné maquisard). Mais puisque l'Histoire a fait des uns des héros, la moindre des choses est de ne pas jeter les autres au cachot.
3) Et les FARC ?
Quand je dis que je préférais les maquis de la résistance française aux attentats aveugles, ça pourrait me conduire à préférer les FARC au terrorisme des années de plomb, non ? Ben non. Sûrement pas.
Certes, je peux comprendre la logique initiale des FARC, dans la droite ligne du romantisme révolutionnaire sud-américain : on entre en résistance pour renverser un Etat corrompu et affairiste aux ordres des Etats-Unis. Après tout, du Mexique de Pancho Villa et Zapata jusqu'aux guérillas du Che Guevara, l'Amérique Latine du 20ème siècle regorge de mouvements de ce type. A ce titre, ils ont des points communs avec les maquisard de la seconde guerre mondiale. Jusque-là ça pourrait se comprendre. Mais là où, me semble-t-il, la ligne rouge de l'inacceptable est franchie, c'est lorsque ce "maquis" (qui n'en est alors plus un) devient prédateur des populations locales (ce que les maquisards français n'étaient pas, bien au contraire). Quelles qu'en soient les raisons (et le pouvoir Colombien, dont Uribe est le fidèle continuateur, est largement responsable de cette dérive en sabotant volontairement depuis 1980 toutes les ouvertures vers une transition pacifique et en radicalisant volontairement la rébellion pour la pousser au pire), quelles qu'en soient les raisons donc, un mouvement fini de saper ses derniers restes de légitimité lorsqu'il s'attache à "contrôler" des zones pour faire régner son ordre guerrier, lorsqu'il pratique à grande échelle l'enlèvement politique ou financier, lorsqu'il terrorise la population civile dans son quotidien. Mais ceux qui connaissent bien la Colombie pourront en dire plus.
4) Savoir s'arrêter
Un autre aspect n'est pas anodin : celui de la fuite en avant. Au sein des mouvements révolutionnaires, une vraie frontière existe entre ceux (mouvements ou humains individuels) qui savent mettre fin à leur délire car ils perçoivent l'impasse de leur comportement, et ceux qui s'engagent dans une fuite en avant irréversible. Ceux qui savent arrêter, comme l'ont fait les Brigades Rouges et notamment ceux qui se sont réfugiés en France, ont pris conscience de l'erreur humaine de leur stratégie et ont mis fin à ses enchainements meurtriers. Ceux qui s'engagent sciemment dans une fuite en avant où ils ne peuvent plus reculer et où c'est "la victoire ou la mort", comme l'ont fait les FARC, non seulement refusent tout examen de conscience (car ce serait psychologiquement invivable et suicidaire) mais de plus engagent les autres autour d'eux dans une spirale monstrueusement destructive (dès lors que les deux camps en présence sont dans la même logique, comme en Colombie). Tiens, à la réflexion, ce point me paraît fondamental et essentiel pour définir la frontière entre ceux qui peuvent être fréquentables et ceux qui ne peuvent pas. J'avais eu un moment de stupeur et d'effarement quand j'avais pris conscience, en rencontrant Jean-Guy Talamoni il y a une dizaine d'années (dans le cadre d'un séminaire de la commission Régions-Fédéralisme sur la question Corse), qu'une partie des nationalistes corses étaient engagés dans une logique de la fuite en avant. J'avais demandé à Talamoni "mais quand vous arrêterez-vous ? qu'est-ce qui permettra de mettre fin à l'escalade ?" (et d'autres que moi avaient posé plusieurs fois, différemment, la même question) et ... il n'avait pas de réponse, en toute bonne foi il était désarçonné : c'est là le pire, ils ne pouvaient mêm e plus se poser la question ! Les FARC en sont là (depuis un bon moment), les Brigades Rouges n'en sont pas arrivé là et les groupes impliqués dans les années 70 se sont dissous.
5) La dissymétrie criminelle de la justice italienne
Enfin, je termine sur LE point qui suffit, à mes yeux, pour refuser toute extradition d'anciens brigadistes vers l'Italie. C'est le fait que nous avons :
d'un côté un terrorisme d'extrême-gauche, qui a fait quelques dizaines de morts, la plupart ciblés politiquement (ce qui ne les excuse pas mais cadre bien le contexte idéologique dont je parlais en 1) ... et dont les responsables ont été condamnés par contumace (ou pour de bon) à de très lourdes peines de prison ;
de l'autre côté un terrorisme d'extrême-droite, qui a fait des centaines de morts, la plupart totalement aveugles et civiles, dans des attentats monstrueux ... et dont les responsables n'ont pas été poursuivis et finissent tranquillement leurs jours (et si ça se trouve, certains sont aujourd'hui députés ou ministres dans le gouvernement Berlusconi). Le jour où l'Italie jugera et condamnera les terroristes fascistes des années de plomb, alors on pourra prendre au sérieux leur volonté de juger et condamner les terroristes gauchistes de cette même période. Ou bien on tape fort des deux côtés, ou bien on tourne la page au prix d'une souplesse judiciaire (comme a su le faire Nelson Mandela en Afrique du Sud, ce qui a évité un bain de sang). En Italie, il s'est hélas agit de procès politiques, qui "soldent" les années de plomb de façon totalement dissymétrique et partisane.
De toute façon, comme le rappelle Franck, il est clair que nous ne pouvons cautionner aucune violence, aucun type de terrorisme. Mais nous avons aussi le devoir d'être intelligents et de ne pas nous laisser prendre dans le jeu de la mémoire sélective du pouvoir italien. Et nous pouvons "juger" différemment des actes différents.
Cordialement,
Jacques Caplat (trop jeune pour avoir connu les années de plomb, mais assez amoureux de l'Italie pour les connaître quand même un peu...)
Jacques Caplat
P.S.
En complément à mon message précédent, et pour ceux qui aiment aller voir de bons films, je vous en recommande trois qui permettent de se faire une idée du contexte et de la société italienne des années de plomb :
"Nous nous sommes tant aimés" (C'eravamo tanto amati - 1974) d'Ettore Scola,
"Nos meilleures années" (La meglio gioventu - 2003) de Marco Tullio Giordana [attention, c'est un film de 6 h, mais une fresque admirable et remarquablement maîtrisée entre les histoires individuelles et l'arrière-plan collectif, avec des acteurs formidables... et on ne voit pas le temps passer],
"Buongiorno, notte" (2004) de Marco Bellochio.
Chacun à leur manière, ces films sont très critiques sur la violence et la dérive terroriste (donc vous n'y trouverez aucune complaisance vis-à-vis des Brigades Rouges et autres mouvements terroristes). Mais vous y verrez un peu l'arrière-plan historique et la réalité sociale et politique - et vous pourrez comprendre comment certains s'y sont laissés prendre, et comment de rares autres ont su refuser cette dérive (comme le personnage principal de "Nos meilleures années", d'une lucidité non-violente admirable mais bien rare et difficile à comprendre pour ses amis).